Après l’inflation, une récession ? 9 questions et 9 réponses

Préparer votre avenir Actualités Investir – 15 septembre 2022

Pendant la pandémie, l’humeur sur les marchés financiers était au beau fixe. Maintenant que le Covid passe progressivement à l’arrière-plan, le pessimisme reprend le dessus. La hausse des taux d’intérêt, l’inflation et la menace de guerre entament solidement la confiance des consommateurs et des investisseurs. Mais que se passe-t-il exactement ? Y a-t-il une amélioration en vue ? Faut-il s'attendre à une récession ? Faisons le point.

1. La guerre en Ukraine joue-t-elle un rôle ?

Après l'inflation, une récession ?
Vendre maintenant et acheter quand les risques auront disparu? Actuellement, il n’existe pas de « ligne de touche » selon laquelle vous pouvez attendre que les marchés se calment. Cette « ligne de touche », ce sont les liquidités, et au taux d’inflation actuel, elles perdent 9 % de leur valeur par an.

Malgré les conséquences auxquelles nous sommes confrontés au quotidien, cela fait déjà un moment que la guerre en Ukraine (tout comme le coronavirus) fait moins la une de l'actualité. Bien sûr, la menace d’une escalade du conflit couve toujours, mais ce n’est certainement pas cela qui empêche les investisseurs de dormir aujourd’hui.

Cela peut paraître cynique, mais le malaise sur les marchés financiers n’a plus grand-chose à voir avec la guerre. L’inquiétude actuelle est le revers du calme qui régnait sur les marchés financiers peu après le premier choc Covid, à partir d’avril 2020. Confinements, soins intensifs débordés, fermetures et restrictions en tous genres ont pesé sur le monde entier, mais n’ont pas semblé affecter les investisseurs.

Comment l'expliquer ? Par le soutien sans précédent offert aux entreprises et aux consommateurs. Les banques centrales ont injecté d’énormes quantités de liquidités dans le système financier afin d’éviter une grande crise comme celle de 2008. Les gouvernements, de leur côté, ont veillé à fournir des soutiens financiers et le chômage temporaire afin de maintenir le niveau des revenus autant que possible, même si une grande partie de l’activité économique a dû appuyer sur pause – comme l’Horeca et le tourisme.

Tous ces facteurs ont permis à la croissance économique de se remettre rapidement du choc. Par ailleurs, de nombreux consommateurs ont même vu leur épargne augmenter.

2. En quoi le malaise actuel serait-il dès lors une conséquence des mesures Covid ?

La pandémie a provoqué de profondes perturbations à de nombreux niveaux, par exemple dans nos habitudes de consommation : par la force des choses, nous avons consacré nettement plus d’argent à l’achat de produits (produits alimentaires au supermarché par exemple), et nettement moins aux services (comme les restaurants). La complexité des chaînes d'approvisionnement, ainsi que la trop grande dépendance territoriale de fournisseurs, ont mis les livraisons de pièces en péril. Les processus de production ont dû être interrompus brutalement et redémarrés par à-coups.

Résultat : une économie en déséquilibre. Alors qu’une partie des consommateurs achetait plus de produits, l'offre (la production) ne pouvait pas suivre la demande des consommateurs faisant leurs achats en ligne. Des pénuries sont apparues (pensez à la pénurie de semi-conducteurs), et avec elles, la hausse des prix. À l’automne 2021, ces hausses de prix ont commencé à se répercuter indubitablement dans les chiffres de l’inflation.

3. Mais la pandémie n’influence pourtant plus la vie économique ? Pourquoi l’inflation reste-t-elle alors si élevée ?

L’inflation a de nombreuses origines. La pandémie se fait toujours sentir. Même si le pire semble derrière nous, le COVID 19 n'a pas totalement disparu et certains pays continuent de mener une politique stricte en vue d'endiguer sa propagation. Les blocages dans les grandes villes portuaires et industrielles chinoises provoquent de nombreux dégâts qui se font également sentir ici. La pénurie de certains produits va se prolonger encore pendant un certain temps.

Le secteur des services, durement touché pendant plus de deux ans, se redresse aujourd’hui mais doit faire face à d’importantes pénuries de personnel. Tourisme, aviation, Horeca… On manque de bras partout, ce qui fait monter les salaires.

Ce qui en réalité nourrit le plus l’inflation, ce sont les marchés de l’énergie et des matières premières.

L’inflation a de nombreuses origines. Les conséquences de la pandémie se font toujours sentir. Mais ce qui en réalité nourrit le plus l’inflation, ce sont les marchés de l’énergie et des matières premières.

L’invasion de l’Ukraine a révélé à quel point l’Europe est devenue dépendante de l’énergie russe. Au cours des cinq dernières années, la Russie a fourni environ 40 % du gaz et un quart du pétrole de l’Europe. Maintenant que l’UE a décidé que cette dépendance devait diminuer rapidement, nous sommes devant un problème : pour chaque baril de pétrole russe « banni », il faut trouver un remplaçant. Une véritable expédition qui intervient quand le reste du monde également se réveille du coronavirus et se met à consommer davantage. Quant aux fournisseurs traditionnels de pétrole, comme l’Arabie saoudite, ils sont peu enclins à aider l’Occident.

La recherche d’alternatives au gaz russe est difficile, même si l’Europe s’est donnée jusqu’en 2030 pour y parvenir. La Russie a récemment fait savoir que les livraisons de gaz russe ne reprendraient pas tant que les sanctions occidentales ne seront pas levées. En dehors des importations onéreuses et complexes de GNL (gaz liquéfié transporté par des navires-citernes), il n’y a quasi pas d’autres solutions.

Aurons-nous assez d'énergie pour nous chauffer cet hiver ?
La Russie a récemment fait savoir que les livraisons de gaz russe ne reprendraient pas tant que les sanctions occidentales ne sont pas levées. Elle semble déjà augmenter la pression. L’approvisionnement pour l’hiver prochain sera une mission délicate.

La Russie semble déjà augmenter la pression et il est clair que l’approvisionnement en gaz pour l’hiver prochain sera une mission délicate. Les systèmes mondiaux de production d’énergie sont très proches de leur capacité maximale, et toute perturbation entraîne une flambée des prix et alimente la pression inflationniste. En ce sens, la guerre en Ukraine a rendu la pénurie presque incontrôlable.

On observe en outre des pénuries et des augmentations de prix sur d’autres marchés, tels que les matières premières agricoles. La Russie et l’Ukraine sont des producteurs majeurs dans ce domaine et l’absence de leur approvisionnement provoque un choc aigu. La récente reprise de l'exportation de céréales ukrainiennes apporte un certain soulagement, les prix sur le marché des matières premières agricoles diminuant quelque peu. Par contre, les prix élevés du gaz mettent en péril la production d'engrais artificiel, très gourmande en énergie. Dès lors, l'année prochaine sera une fois de plus caractérisée par des récoltes plus maigres et des prix de l'alimentation en hausse.

4. Nous avons déjà connu l’inflation par le passé. Les décideurs politiques ne devraient-ils pas savoir comment la maîtriser ?

En effet, mais certaines choses sont différentes aujourd’hui. Premièrement, le pic d’inflation est brutal et se produit presque partout dans le monde. L’inflation touche tout le monde, riches et pauvres, mais surtout ceux qui sont le plus en difficulté. Dans certains pays émergents, les populations menacées devront « choisir entre manger et se chauffer », un terreau pour l’agitation sociale voire des émeutes.

Les gouvernements occidentaux en ont peur également, comme en témoigne la baisse de popularité de l’administration Biden, alors que les élections américaines de mi-mandat se dérouleront à l’automne.

5. Les banques centrales doivent juguler l'inflation. Pourquoi leurs interventions n'ont-elles qu'un impact mineur ?

Les institutions chargées de lutter contre l’inflation, à savoir les banques centrales telles que la Fed (la Réserve fédérale des États-Unis) et la BCE (Banque centrale européenne - zone euro), sont politiquement indépendantes, mais ont clairement pour mandat de ramener l’inflation à un niveau acceptable. Ce niveau est d'environ 2 %, soit 4 à 5 fois moins que les pics constatés actuellement.

Elles le font en augmentant le taux directeur, suite à quoi le crédit devient plus cher au fil du temps et l’épargne davantage récompensée. Cela devrait freiner la demande en biens et services, et donc réduire les pressions inflationnistes. Cette mesure et ses conséquences sont familières pour les marchés financiers.

Cependant, les banques centrales se demandent actuellement si cela va suffire. Les hausses de taux d’intérêt sont-elles réellement la meilleure solution dans la situation actuelle ? Si les prix élevés sont le résultat d’une consommation excessive, d’une économie en surchauffe, alors il n’y a aucun doute : des taux d’intérêt plus élevés apporteront un soulagement.

Dans la zone euro, l’inflation est le résultat d’une pénurie d’offre et de production. Et une hausse de taux d’intérêt aura un faible impact sur ce point.

Mais ce n’est pas le cas dans la zone euro aujourd’hui. L’inflation est le résultat d’une pénurie d’offre et de production : pénurie de gaz, de pétrole, de céréales, de camions-citernes, de raffineries, de chauffeurs routiers, etc. Et une hausse de taux d’intérêt aura un faible impact sur ce point.

De plus, une hausse de taux d'intérêt agit lentement (6 à 12 mois) et permet peu de précision. En d’autres termes, même si la BCE et la Fed commencent à lutter activement contre l’inflation, le problème de l’inflation risque de s’aggraver dans les mois à venir avant de s’améliorer. On peut comparer cela au début d’un traitement médical dont on ne verrait les résultats qu’après un an.

Le diagnostic a donc été posé, mais la première pilule que nous devrons avaler sera amère.

6. Attendre ne semble pas être une option non plus. Devrions-nous opter pour un traitement de choc contre l’inflation ?

Tant la Fed que la BCE ont déjà procédé en un court laps de temps à des hausses de taux importantes. Mais les marchés financiers regardent les choses à plus long terme. Et s’ils étaient effectivement convaincus qu’il faut une réaction ferme et immédiate à l’inflation, les mouvements des cours ne seraient pas aussi brutaux. Et on se projetterait déjà dans un monde où l’inflation serait maîtrisée et où la confiance pourrait se restaurer.

Pour compliquer le tout : c’est précisément ce dont les marchés sont convaincus. En effet, les attentes du marché en matière d’inflation, que nous pouvons déduire de certaines fixations de prix sur le marché obligataire (par exemple, le prix des « obligations indexées sur l’inflation »), suggèrent qu’elle va ralentir de manière significative assez rapidement – à un horizon de deux ans – tant en Europe qu’aux États-Unis.

7. Alors pourquoi tant de pessimisme sur les marchés boursiers ?

Ces prévisions tiennent-elles debout ? Les marchés n’ont pas une grande confiance dans leurs propres prévisions. Le dernier chiffre de l’inflation américaine, qui indiquait une augmentation moyenne des prix de +8,5 % par rapport à l’année précédente, était inférieur, tout en restant élevé, à celui de juin, moment auquel il avait atteint son plus haut niveau en 40 ans avec 9,1 %. On s’attendait initialement à ce que l’inflation ait atteint un sommet et que la tendance à la baisse ait commencé. Aussi bien les marchés que les banques centrales en sont de moins en moins convaincus.

En outre, plus l’inflation élevée persiste, plus il est probable qu’un cercle vicieux s’enclenche. Une inflation élevée entraîne une anticipation sur une inflation élevée, qui entraîne à son tour des revendications pour une hausse des salaires, ainsi qu’une hausse des coûts pour les entreprises, et donc une hausse supplémentaire de l'inflation.

L’inflation s’ancre profondément dans l’économie et devient très difficile à combattre. Ce combat sera en outre douloureux. Au fil du temps, des taux d’intérêt plus élevés pourront atténuer l’inflation, mais ils affaibliront également le reste de l’économie. Les achats seront différés, on fera des économies sur des dépenses non essentielles, les entreprises mettront leurs plans d’investissement au frigo… Bref, avec un peu de malchance, l’économie ralentira pour aboutir à une récession. Le marché boursier regarde vers l’avenir et « voit » un danger de plus en plus concret de recul de croissance.

L’Europe est face à une complication supplémentaire : la Banque centrale européenne doit adapter sa politique aux États membres les plus vulnérables en matière de dette. L’Italie, en particulier, est une source d’inquiétudes. Des taux d’intérêt trop élevés la mettraient en difficulté, ce qu’il faut éviter à tout prix, surtout maintenant que les partis eurosceptiques Fratelli d’Italia et Forza Italia sont en tête des sondages pour les élections générales du 25 septembre. La Fed, en revanche, peut s’attaquer de front à l’inflation.

8. Qu’est-ce que cela signifie pour les investisseurs ? 

Les marchés financiers sont très volatils, car ils ne voient pas encore de « point final » à toute cette dynamique. Il est à peine exagéré de dire qu’il se passe actuellement autant de choses en une semaine qu’auparavant en cinq ans.

De nouvelles informations surgissent constamment, modifiant le tableau parfois de manière spectaculaire. Et cela vaut tant pour le marché des actions que pour celui des obligations. Ce dernier est généralement beaucoup plus « terne » que le marché boursier. Mais ce n’est plus le cas depuis quelques mois ! La volatilité des obligations a dépassé celle des actions. Une situation sans précédent, qui fait que même les portefeuilles d’investissement prudents, contenant peu d’actions, ont enregistré des résultats négatifs.

Cette volatilité devrait se maintenir un certain temps, jusqu’à ce que la courbe d’inflation s’infléchisse réellement. Et, comme nous l’avons évoqué plus tôt, l’énergie joue ici un rôle de joker. Une fois que l’inflation aura atteint son point culminant, les investisseurs auront une vision plus réaliste de la politique des taux d’intérêt des banques centrales, et le calme pourra revenir.

Il y a encore un autre élément à considérer. Ces dernières années, les taux d’intérêt sur les obligations de bonne qualité ont été négatifs. Les investisseurs qui souhaitaient maintenir leur pouvoir d’achat ont dû se tourner vers les actions. « There is no alternative » était la devise. Aujourd’hui, aux États-Unis, le taux d’intérêt sur les obligations d’État est devenu positif après l’imputation de l’inflation attendue (on parle alors de taux d’intérêt réel). Dans la zone euro, ce taux d'intérêt réel reste négatif.

Cela modifie l’évaluation des risques pour les investisseurs américains et internationaux. Certains d’entre eux, qui avaient bon gré mal gré investi dans des actions, reviendront aux obligations. Ce qui explique en partie pourquoi on assiste à un dégagement massif sur le marché des actions. « There IS an alternative » est maintenant la devise. Malheureusement, elle ne nous concerne pas encore, nous les euro-investisseurs.

9. Est-ce une opportunité d’achat pour les investisseurs ?

Le contexte actuel n'offre aucune opportunité de vente. Les périodes de turbulence comme celle-ci, avec des rendements négatifs importants, mettent nos nerfs à rude épreuve. Elles déclenchent en nous des instincts pouvant conduire à des décisions irréfléchies. « Vendre maintenant et racheter quand les risques auront disparu. »

N’oublions pas qu’il n’existe pas de « ligne de touche » où vous pouvez attendre que les marchés se calment. La « ligne de touche », ce sont les liquidités, et au taux d’inflation actuel, elles perdent 9 % de leur valeur par an.

inflation et factures élevées
Conserver son placement constitue la meilleure stratégie. Concentrez-vous sur vos objectifs d’investissement à long terme. Voilà les principes qui ont fait leurs preuves lors de nombreuses crises.

Difficile de résister à l’illusion que nous pouvons « timer » le marché, c’est-à-dire savoir exactement à quel moment acheter ou vendre. Dans pratiquement toutes les corrections boursières, le point d’inflexion vers la reprise intervient lorsque l’économie réelle continue de se détériorer et que les mauvaises nouvelles dominent. Est-ce grave ? Oui, ça l’est. Car si vous êtes absent du marché lors des meilleurs jours, votre potentiel de rendement à long terme sera sérieusement hypothéqué. Éviter les plus mauvais jours et être néanmoins présent sur le marché les bons jours exige une incroyable dose de chance si on s’essaie à « timer » le marché. Ces meilleurs jours sont très souvent proches des plus mauvais jours. La hausse des marchés-actions observée entre la mi-juin et la mi-août, en pleine tempête, illustre parfaitement cette dynamique.

Conserver son placement constitue donc généralement la meilleure stratégie. Concentrez-vous sur vos objectifs d’investissement à long terme. Voilà les principes qui ont fait leurs preuves lors de nombreuses crises.

Vérifiez avec votre agent bancaire si la composition de votre portefeuille est encore en ligne avec vos objectifs d'investissement.

  • La pondération en actions est-elle suffisante et diversifiée comme il se doit ?
  • Le portefeuille contient-il des types d’investissements qui résistent généralement mieux à une hausse de l’inflation, tels que les sociétés avec de nombreux « actifs tangibles » comme les infrastructures ?
  • Devez-vous réduire certains risques ?
  • Votre situation financière vous permet-elle d’acheter des titres supplémentaires, de préférence en ayant recours à un plan d'investissement ?

Attention : cet article ne constitue nullement un avis de placement au sens du droit financier.

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